Le Changement Climatique et les Côtes du Canada
J. Shaw, R.B. Taylor, D.L. Forbes, S. Solomon, D. Frobel, G. Parkes, and C.T. O´Reilly
Introduction Le système climatique planétaire est en
train d´être modifié par les activités
humaines (Houghton etal., 1996), et l´on prévoit que le
principal effet en sera une hausse, d´ici 2100,
des températures moyennes mondiales de l´air en
surface de 2C audessus des valeurs de 1990. Quel impact aura ce changement climatique
planétaire sur les côtes du Canada? Dans ce bref
document, nous aborderons certaines des questions
sur lesquelles travaillent actuellement les
chercheurs de la CGC et leurs collaborateurs, soitles
effets de:
1. Une réduction de l´extension et de la durée de la
couverture de glace de mer; 2. Des changements de la climatologie des tempêtes; et
3. Une élévation du niveau de la mer.
Réduction de l´extension et de la durée
de la couverture de glace de mer
Le réchauffement du climat pourrait
induire une réduction de l´extension et de la durée de
la couverture de glace de mer (Solomon etal.,
1993). Lorsque l´océan est gelé, le remodelage des
plages par les vagues est suspendu (bien que la glace
de mer puisse ellemême être un agent géomorphologique actif). Sur la côte de la mer
de Beaufort, la lisière des glaces recule
jusqu´à plusieurs centaines de kilomètres vers le
large pendant quelques mois à la fin de l´été, ce qui
laisse aux vagues et aux ondes de tempête une
distance suffisant pour causer beaucoup d´érosion,
par exemple à Tuktoyaktuk. Si la saison sans
glace s´allongeait de façon significative,
l´augmentation de la fréquence et de l´intensité cumulative
des vagues et ondes de tempête pourrait
accroître l´érosion sur une côte qui subit déjà
des changements rapides.
La saison libre de glaces dans le sud du
golfe du SaintLaurent est beaucoup plus longue (de l´ordre de 8mois), mais l´absence de
couverture glacielle protectrice au début de l´hiver,
époque où l´activité des ondes de tempête est
maximale (Parkes etal., 1997), accélérerait les
changements géomorphologiques sur la façade golfe de l´île
du PrinceÉdouard, déjà sujette à une érosion
rapide (voir plus bas).
Sur une grande partie de la côte atlantique
de la Nouvelle-Écosse, il n´y a généralement pas
de glace de mer, mais la banquise quittant le
golfe du SaintLaurent peut descendre jusqu´à
Halifax et, certains hivers, il peut se former de la
banquise côtière durant les vagues de temps très froid.
Une élévation des températures
hivernales empêcherait la formation de cette banquise
côtière, qui protège les rivages contre les fortes vagues
de tempête, et l´extension vers le sud de la glace
de mer sortant du golfe du SaintLaurent et
dérivant le long de la côte atlantique de la
Nouvelle-Écosse serait réduite.
En mars 1993, la banquise
côtière et le brash ont protégé ces côtes pendant
la «tempête du siècle» (Taylor etal., 1997).
Changements de la climatologie
des tempêtes
Houghton etal. (1996) se demandaient
quels changements le réchauffement planétaire
du climat induirait sur les tempêtes des
latitudes moyennes et sur la formation des
cyclones tropicaux, dont les ouragans (bien que
des recherches récentes suggèrent que les
ouragans du Pacifique pourraient se trouver renforcés
en raison du réchauffement planétaire). La
plupart des plages connaissent de longues périodes
de beau temps, pendant lesquelles il ne survient
que peu de changements, ponctuées de
tempêtes brèves et violentes où de fortes vagues
conjuguées aux ondes de tempête agissent de
façon significative sur les côtes. Des relevés effectués
sur la côte est de la Nouvelle-Écosse ont montré
comment les plages ont répondu à des
changements décennaux de l´intensité et de la fréquence
des ondes de tempête. Il y a eu beaucoup d´ondes
de tempête dans les années 20 et 30, peu dans
les années 40 et au début des années 50, et de
nouveau un grand nombre après 1954. Ces cycles ont
été accompagnés de recul et d´érosion des plages.
Des augmentations de la fréquence et de l´intensité
des tempêtes se traduiraient donc par une
accélération des changements géomorphologiques sur la
côte (Forbes etal., 1997).
La côte atlantique de la Nouvelle-Écosse
subit de graves dommages du fait des cyclones tropicaux, dont la plupart remontent vers
le nordest et atteignent les provinces Maritimes du
Canada. Parkes etal. (1997) ont mis en
évidence la vulnérabilité du fond de la baie de Fundy
aux inondations dues aux ondes de tempête de
ces cyclones tropicaux. Le risque le plus grand
est celui d´une tempête intense qui remonterait
le golfe du Maine pendant des marées de
viveseaux coïncidant avec des marées de périgée, et
qui couperait la côte du Nouveau-Brunswick juste
à l´ouest de Saint John, au moment où la
marée monte dans la baie de Fundy. L´onde de
tempête de la fameuse «tempête de Saxby», un
cyclone tropical survenu en 1869, a atteint une
hauteur estimative de 1,8m, et de vastes régions ont
été inondées (fig.1). Ce n´est pourtant pas le pire
des scénarios parce que, d´abord, la
marée astronomique aurait pu être plus haute de
0,6m dans le fond de la baie de Fundy pendant la tempête de Saxby et, ensuite, que le niveau relatif
de la mer a monté d´environ 0,4m depuis
1869. On est en train d´évaluer les risques courus
par cette région, surtout à la lumière d´une
accélération de l´élévation du niveau marin et du
changement climatique planétaire.
01.GIF)
Figure1: Extension de
l´inondation dans le fond de la baie de Fundy au cours de la tempête de
Saxby, en 1869.
Élévation du niveau marin
La hausse projetée des températures
fera monter le niveau moyen de la mer de 0,49m
d´ici 2100 (Houghton etal., 1996), ce qui doit être
ajouté aux tendances actuelles des changements
du niveau marin. Aux endroits où le niveau
marin relatif (NMR) baisse rapidement aujourd´hui
(en raison du relèvement isostatique), il baisserait
plus lentement dans le futur. Là où il est stable ou
baisse de façon modérée, la tendance serait renversée,
et le NMR commencerait à monter, de sorte que
la zone de submersion s´étendrait vers l´intérieur des
terres (fig.2). Dans les zones montrées à la
figure2, la vitesse de submersion s´accroîtrait. À
Halifax, par exemple, le niveau de la mer a monté à
une vitesse de ~0,3m/siècle depuis 1896, surtout
à cause de la subsidence de la croûte, et
pourrait encore s´élever de 0,8m pendant le prochain siècle.
Sensibilité des côtes à l´élévation
du niveau marin
Nous avons réalisé une carte décrivant
la sensibilité du trait de côte du Canada à
une accélération de la hausse du niveau de la
mer (fig.3) (Shaw et al., 1998); on y voit que 67% de
la côte est faiblement sensible, 30%
modérément sensible, et 3% très sensible. Les zones de
forte sensibilité comprennent de vastes parties
des provinces Maritimes du Canada, les côtes continentales de la mer de Beaufort, ainsi que
le delta du Fraser et le nordest de l´île Graham,
dans la région du Pacifique. Les descriptions
régionales de la sensibilité de la côte qui accompagnaient
la carte étant trop générales, nous avons
entrepris un nouveau projet dans l´une des régions de
forte sensibilité: la côte nord de l´île du PrinceÉdouard.
Notre objectif est d´en arriver à une
meilleure prédiction de l´évolution que connaîtra cette
côte au cours du prochain siècle.
02.GIF)
Figure2: Zones de submersion des
côtes au Canada, c.àd. zones où le niveau marin est présentement en train
de monter. L´extension possible des zones de submersion en 2100 est basée
sur les prédictions du GIEC (Houghton et al., 1995).
Évolution d´ici 2100 de la côte de l´île
du PrinceÉdouard faisant face au Golfe Pour prédire l´évolution de la côte nord
de l´île du PrinceÉdouard dans un scénario
de poursuite ou d´accélération de l´élévation
du niveau marin, il faut comprendre son
évolution passée, disposer d´une hypothèse de travail
sur la morphodynamique contemporaine de la
côte, et extrapoler les vitesses de changement
mesurées. Certaines conclusions sont présentées ici.
Dans la géographie du sud du golfe
du SaintLaurent (fig.4) il y a 9000années radiocarbone BP (environ 10000 années
sidérales), les terres s´étendent de la
Nouvelle-Écosse jusqu´au delà des îles de la Madeleine. Les
fleuves et lacs de grande taille (Franck, 1972) ne
figurent pas sur cette reconstitution.
L´élévation subséquente du niveau marin a fait reculer le
trait de côte à travers le banc des îles de la Madeleine
à des vitesses pouvant atteindre 14km par siècle,
isolant les îles aux alentours de 8000BP,
et séparant l´île du PrinceÉdouard du
continent vers 5000BP. Au cours des derniers
millénaires, l´élévation du niveau de la mer sur le nord de
l´île du PrinceÉdouard s´est accélérée, et
dépasse maintenant légèrement 0,3m par siècle (Shaw
et Forbes, 1990). Avec l´élévation planétaire,
le niveau pourrait encore monter d´environ 0,8m d´ici 2100.
Pour faciliter la prédiction, nous avons
divisé la côte nord de l´île en trois
segments morphodynamiques (fig.5). La zone de
transfert Ouest s´étend de la pointe Nord vers le
sudouest et se compose de falaises de rochemère
tendre en érosion. Le sable est transporté vers
le sudouest dans la zone littorale, avec un
transit annuel de 38000m3, jusqu´à la pointe Ouest,
sur une bande de sable infralittorale au large de
la pointe Ouest (Kranck, 1971) et aussi dans la
baie d´Egmont. Une estimation prudente est que la totalité de la côte ouest reculera de 30 à
100m d´ici 2100.
La côte en regression (fig.5), qui s´étend
de la pointe Nord à la pointe Cable, se compose
de plusieurs longues zones de falaises de
rochemère tendre en érosion et de six complexes
estuariens, comportant chacun des cordons littoraux de
sable avec dunes côtières, protégeant des
estuaires peu profonds à prépondérance de courant de
flot. Les sédiments suivent un corridor littoral
allant des deux extrémités de la côte vers le centre.
Cette côte est considérée comme un front
d´érosion migrant vers les terres concurremment
avec l´élévation du niveau marin. La migration est
effectuée par érosion des falaises, des dunes et
des plages, submersion des plages, inondation des estuaires, apport de sable en deltas de flot dans
les estuaires, et migration latérale des passes de marée.
Figure3:
Sensibilité des côtes du Canada à l´élévation mondiale du niveau
marin

Figure4: Relief d´une
partie du Canada atlantique en 9000années carbone BP (soit environ
il y a 10000 années sidérales).
Figure5:
Processus côtiers dans l´échancrure de la côte nord de l´île du
PrinceÉdouard

Figure6: Bathymétrie
multifaisceaux à relief par ombres portées de la région de Rustico issue
des données EM1000 et des données de balayage. Les lettres sont expliquées
dans le texte.
07.GIF)
Figure7: Bathymétrie
multifaisceaux à relief par ombres portées du banc Milne issue des données
EM1000. On montre aussi les dépôts de sable sur la côte.
L´imagerie à relief par ombres portées
(fig.6) produite à partir des données
bathymétriques multi-faisceaux recueillies dans la zone de la
baie de Rustico montre que le sable s´est déplacé
vers les terres avec le recul de la côte, laissant
derrière lui une surface de rochemère érodée (A). Le
sable et la vase estuarienne ont été piégés dans les
vallées submergées plus grandes (B), les
remplissant entièrement, alors que les vallées submergées
plus petites ne sont pas complètement remplies (C).
Près de la côte, on observe un coin de sable (D)
relié aux plages et à la passe (E), et marqué par
des barres littorales parallèles au rivage (F).
Ce complexe sédimentaire littoral forme un
corridor dans lequel le sable est déplacé vers le rivage,
mais avec des discontinuités aux hautsfonds
rocheux entre les vallées submergées.
L´évolution de la côte en regression d´ici
2100 inclut la poursuite du recul des cordons
littoraux de 25 à 50m, l´inondation des rives
estuariennes basses, et l´érosion des falaises de rochemère.
Cette situation pourrait être accompagnée d´un
décalage des passes de marée et d´un comblement
des chenaux de navigation actuels avec les
modifications des cordons dues à la submersion des
plages et à la réorientation des flèches. Les
estuaires peuvent aussi devenir moins profonds. Sur
la partie rocheuse s´étendant de la pointe Nord
vers le sudest, les falaises côtières pourraient
reculer de 60 à 150m.
Dans la zone de transfert Est (fig.5), le
sable se déplace dans le corridor littoral vers la
pointe Est, où il s´accumule dans une cuvette
sous-marine, le banc Milne (Frobel, 1990; Kranck,
1971), qui contient au moins
1x109m3 de sable. Une partie du sable «fuit» du banc Milne dans le
corridor littoral et est transporté vers le
sudouest. On estime à 38000m3 le volume de
sable transporté chaque année du nord au sud de la
côte. Au cours des derniers millénaires, les baies de
la côte sud se sont successivement remplies de
sable, formant parfois de très larges dépôts
éoliens (fig.7) comme le complexe de la pointe Basin.
Par effet dominos, à mesure que chaque baie
s´est remplie, le corridor s´est étendu jusqu´à la
baie suivante en aval dans le sens de la dérive. La
fin du transfert se situe maintenant à Little Harbour.
Sur l´image multi-faisceaux du banc
Milne (fig.7), les pentes prononcées au sud et à l´est
(A) indiquent une progradation dans ces
directions, ce que confirment les données sismiques.
Les ondulations sableuses asymétriques et à
grande échelle du fond (B) suggèrent un transport du
sable vers le sud sur le banc. Les ondulations
plus petites qui sont visibles sur cette image à
résolution de 5m et sur les images du sonar à balayage
latéral indiquent un mouvement actif des sédiments
à travers la majeure partie du banc.
L´évolution de la zone de transfert est au
cours du prochain siècle inclut 100 à 200m d´érosion
sur la côte nord, une légère érosion sur les
systèmes de dunes et plages de sable qui s´étendent de
la pointe Est vers le sudest, et l´inondation des lagunes et milieux humides derrière les
dunes. L´effet dominos se poursuivra, de sorte que
Little Harbour se remplira de sable, ce qui permettra
à la zone de transfert littoral de s´étendre vers
le sudouest, et à terme emportera du sable
jusque dans la baie de Souris.
Références
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